absence et présence, dans une file d’attente

Un soir d’hiver, il faisait déjà nuit, je sors de chez moi chercher du pain. Je marche dans la rue, l’esprit préoccupé, je me hâte vers ma baguette sans rien voir autour, absence et présence

Puis arrivée à la boulangerie, je prends place dans la longue file d’attente. 
La scène est un peu floue, j’y suis mais sans y être vraiment. Légèrement inquiète, l’esprit accaparé à ressasser je ne sais quoi. Alors je distingue vaguement le décor : lumière vive à ma gauche, des couleurs dans la vitrine, tartes aux fruits, éclairs au chocolat. Une voix se distingue du brouhaha, forte, aigue. C’est la boulangère qui sert, à la chaine. Elle répète les mêmes mots avec la même intonation devant chaque client qui défile.

Puis subitement, la scène devient très précise. Devant moi, une vieille dame se tient voutée, accrochée à son déambulateur. Elle porte un gilet bleu marine sur lequel se détachent nettement des cheveux blancs. Alors en silence mes commentaires débutent : dommage, je n’ai pas ma petite brosse adhésive, j’aurais pu nettoyer son gilet, lui ôter cheveux et pellicules.

Je regarde cette vieille dame de dos, penchée sur son engin, le poids de la vie sur ses épaules, je l’imagine très seule, cette sortie à la boulangerie est peut-être le seul moment de la journée où elle rencontre d’autres personnes. Puis arrive son tour, elle demande une baguette. La boulangère lui tend le pain et lui rend la monnaie. La vieille dame laisse tomber les pièces au sol. 

Alors un homme dans la file et moi ramassons les pièces pour les rendre à la dame. Lui d’abord, moi ensuite. Je mets les pièces dans sa main. On se regarde dans les yeux, je la vois enfin de face, je lui souris, elle me sourit.  Ses yeux pétillants plongés dans les miens, la vieille dame me dit : « Si vous saviez à quel point un sourire fait du bien. » Un peu chamboulée, je réponds « oui, c’est vrai, ça fait du bien un sourire ».

Moi je parlais du sien, elle du mien. On ne sait qui sourit en premier, juste des sourires échangés. Puis avec une grande vivacité, bien loin de la frêle petite dame que je m’étais imaginée quand je l’observais de dos quelques minutes plus tôt, un éclat de joie dans la voix, elle me dit : « Nous sommes 7 milliards sur cette planète, on peut s’entre tuer ou se tendre la main. C’est au choix. »

Petite rencontre chaleureuse, absence et présence. Cette scène montre la saveur de la vie quotidienne. Quand on est présent, disponible à l’instant, on rencontre ce qui surgit, comme par magie. Alors c’est vif, frais, loin des pensées dans lesquelles on s’égare comme dans un brouillard.
L’idée que l’on se fait des choses n’a jamais la saveur de la vie qui se donne dans la fraîcheur de l’instant.