Sous les veilleuses d’un métro, naît une lueur d’espoir

Il y a quelques mois, il m’a été donné de vivre une aventure singulière dont, au premier abord, je me serais bien passé. Mais, comme toujours, il suffit de changer de perspective, pour s’apercevoir que notre vécu peut enfermer en son cœur une toute autre expérience.
Un matin de mars, un peu avant 9 heures, je montai dans un métro bondé, dans lequel nous étions pour la plupart d’entre nous debout, serrés les uns contre les autres, comme c’est toujours le cas, le matin à cette heure. Mais ce jour-là, nous avons vécu une expérience inédite au dire du conducteur qui partagea avec nous cette aventure. La rame de tête, dans laquelle j’étais, commença à faire une série de bruits inhabituels qui n’eut de cesse de s’amplifier, avant que des étincelles s’échappent du dessous du wagon, suivies d’un dégagement de fumée. Le métro s’arrêta brutalement, les lumières s’éteignirent, et nous fûmes alors à la seule lueur des veilleuses de sécurité, portes et fenêtres fermées. Le silence s’installa, et la température se mit lentement à augmenter. Nous avions tous compris, sans se dire le moindre mot que cet arrêt n’allait pas durer quelques instants. Nous étions bloqués entre deux stations, à environ trois cents mètres de la station précédente, dans un wagon bondé, pratiquement sans aucune autre aération que les quelques petites fenêtres que nous avions pu ouvrir au bout d’une heure, une fois la fumée évacuée ; sans jamais avoir la moindre assistance en eau, sans aucune aide psychologique – imaginez la vie d’un claustrophobe, pour qui c’est déjà un effort considérable de monter dans un métro… –, et avec très peu d’informations, lesquelles se sont, au fil du temps, révélées à chaque fois contradictoires. Les agents de la RATP sur place ont fait de leur mieux pour traiter le problème. Ils ont reconnu avec une très grande simplicité leur impuissance à nous donner une information pertinente, et la moindre assistance, nous avouant que leur source n’était pas fiable et qu’ils n’avaient pas la moindre préparation pour gérer un tel incident. Cette situation déplaisante au possible allait durer trois heures, trois heures pendant lesquelles, je fus très heureux d’avoir les connaissances que j’ai pu acquérir toutes ces années durant pour gérer cette situation, trois heures pendant lesquelles j’ai pu observer la nature humaine dans ce qu’elle a de meilleur et de moins bon.
La première des choses que je pus constater, fut le calme étonnant qui régna pendant pratiquement toute la durée pendant laquelle nous étions coincés à bord du wagon. Les gens étaient, pour la plupart, rivés sur leur téléphone – pour ma part et pour nombre de mes voisins, l’Internet ne passait pas, nous étions réduits aux envois de sms –, appelant régulièrement leurs proches, certains envisageant même d’être victimes d’un attentat, tout en conservant la maîtrise totale de leurs moyens. Je pus observer sans surprise toute l’humanité de ceux qui avaient la chance d’être assis sur des sièges – sans parler des autres qui, métro bondé, continuèrent d’occuper les strapontins – et qui restèrent stoïques lorsqu’une femme les interpella à plusieurs reprises pour proposer une rotation. Au bout de deux heures, une femme céda aux incantations incessantes de cette dernière, mais ce fut la seule.
Si nous connaissons tous la générosité naturelle du Parisien, qu’il vaut mieux avoir en journal, pour reprendre la formule publicitaire bien connue, je dois souligner avoir été témoin de certains actes de générosité. Le premier fut toute l’attention dont put bénéficier une femme enceinte, et que tous acceptèrent de laisser entrer dans la cabine du chauffeur pour lui offrir un peu d’espace et d’air. Le deuxième fut un petit mouvement de masse pour déloger une personne assise sur un strapontin, afin de l’obliger à céder sa place à une personne qui, de toute évidence, souffrait de douleurs au dos à force de rester debout, sans se plaindre et sans bouger. Enfin, je pus prendre toute la mesure de notre instinct de survie, quand un homme décida après une heure d’attente qu’il n’était pas question pour lui d’être un mouton parmi les autres, et se mit à traverser tout le wagon en direction de la cabine du chauffeur, seul accès ouvert sur les rails du métro. Nous venions d’entendre un message recommandant à tous les passagers de ne pas forcer les portes pour descendre sur les voies, ce qui engendrerait des retards supplémentaires. Ce dernier, faisant fi de cette annonce s’avança d’un pas assuré à travers la foule, bousculant tout le monde sur son passage – tout en s’excusant poliment –jusqu’à atteindre la porte de la cabine. Tout le monde comprit son intention et il trouva trois personnes décidées à ne pas lui céder le pas. Dans un calme encore une fois surprenant – les uns et les autres mesurant parfaitement toutes les conséquences d’une escalade de violence dans les conditions dans lesquelles nous étions –, trois hommes lui firent comprendre avec une très grande fermeté qu’il ne pouvait pas descendre. L’homme, devant la détermination de ses opposants, se ravisa et avala son humiliation.
Au-delà de cette anecdote, je pus observer l’autorégulation émotionnelle qui s’opéra parmi nous. Dès qu’une personne se sentait prise d’un peu d’angoisse, elle trouvait parfois quelqu’un plus ou moins loin d’elle prêt à la soulager, souvent par le biais de la plaisanterie. Dans deux cas distincts, j’eus à intervenir auprès de deux femmes, dont l’appel silencieux ne trouva pas de réponse. Je me souvins alors du conseil que me donna un de mes amis proches, François Roustang, dans le cadre d’une supervision, et qui m’invita à improviser en silence, dans la plus grande présence. Son conseil fut sans appel. Il suffit d’un regard échangé, d’un sourire prononcé, dans un cas, à plusieurs mètres de distance, et cela pendant toute la durée nécessaire, pour que leur angoisse respective cesse. De cet échange, et de la présence offerte, naquit pour l’autre la possibilité de se libérer, de revenir à elle, de se sentir vivante à nouveau, et quitter l’emprise d’une angoisse grandissante, devenue le fruit d’une fin malheureuse déjà à moitié vécue.

Léonard Anthony - Mediphi - Sous les veilleuses d’un métro, naît une lueur d’espoir

Je compris au travers de cette expérience, à quel point nous avons tous en nous la possibilité d’être à l’écoute de l’autre, en particulier dans des conditions aussi génératrices de stress. Mais comme je le décris plus haut, l’écoute et l’échange qui en naissent, ne se limitent pas à la parole. L’importance de la communication hors langage – qui va au-delà de l’observation faite par certains thérapeutes, quant aux gestes, tic d’élocutions, T.O.C… propres au patient assis en face ou devant eux – s’étend à la possibilité de dialoguer au travers de la force de la présence, de l’ouverture du regard, du geste qui naît entre deux individus ouverts l’un à l’autre. Le règne sans partage de la rationalité qui obsède notre temps, et qui, à bien des égards nous est indispensable, ne doit pas nous dissocier de ce qui fait de nous des vivants.
A la fin des années quatre-vingt-dix, Vin Cerf, l’un des pères fondateurs de l’Internet, disait, à une époque où on cherchait parfois longtemps une connexion Internet, que la question à l’avenir ne serait plus de savoir quand on serait connecté au réseau, mais plutôt quand on en serait déconnecté. Aujourd’hui, nous ne pouvons que lui donner raison, et pour cela il suffit de nous observer les uns les autres. Nous ne savons plus vivre sans nos téléphones portables, les objets connectés sont sur le point d’envahir notre quotidien, et demain, certains d’entre nous opteront sans aucun doute pour un implant bionique, afin d’être toujours en ligne et de ne plus jamais tomber en panne de batterie. Cependant, cet expérience m’a rappelé que si la vision de Vin Cerf s’est révélée exacte, il n’en demeure pas moins que le véritable enjeu du siècle qui s’ouvre, sera, non pas de savoir si nous serons capables de nous déconnecter de tous nos réseaux sociaux et applications, mais de nous reconnecter à notre humanité. De nous reconnecter à ce qui fait de nous des êtres sensibles, en allant puiser dans nos instincts, en faisant confiance à notre intuition, en utilisant notre capacité à sentir les choses plutôt que de chercher à les analyser, particulièrement quand cela n’a pas lieu d’être. Renoncer à tout cela, caché derrière ce simulacre d’amitié universelle, où les amis des amis sont tout sauf nos amis, ou les affinités communes ne servent pas à construire des relations, revient en quelque sorte à renoncer à la vie, enfermé dans un monde sans saveur, pris dans un réservoir de souffrance prêt à tout moment à se déverser en nous.

Cette histoire illustre l’équilibre fragile du monde dans lequel nous sommes amenés à nous mouvoir chaque jour et les comportements qui en découlent. Ce n’était certainement pas mieux avant, bien au contraire. Le XXIème siècle, et la mondialisation tant décriée, portent aussi en leur sein le croisement de savoirs qui se sont longtemps opposés, et qui trouvent enfin le moyen de se compléter pour nous offrir une vision plus en lien avec ce qui fait de nous des êtres humains. Il ne s’agit pas de réfuter le monde, de s’abstraire des avancées technologiques, de se retirer de tout, à la recherche du rien. Toute résistance étant futile, il s’agit plutôt d’écrire le contrepoint d’un sujet que souvent la société dans laquelle nous vivons nous impose en toute impunité, pour vivre sa vie, en lien avec soi, en lien avec les autres…, mais tout autrement.