Ordinaire, urgence d’aimer

Parfois, au coeur du plus ordinaire surviennent les choses les plus décisives. Rien de spécial, et subitement l’essentiel se montre, dans la banalité quotidienne. Je me souviens, à l’occasion d’un séminaire de méditation en Normandie. En fin de matinée, après une longue séance de pratique, chacun était invité à sortir se promener seul dans la nature. Une manière de prolonger en mouvement l’esprit de la pratique. Cette marche solitaire et en silence avait un goût de bonheur tout simple: laisser le corps se délier au rythme des pas, un soulagement après cette longue méditation assise dans l’immobilité de la posture. Tout apparaissait avec une plus grande netteté, comme si un léger voile au-dessus des choses s’était dissipé. Une attention plus  vive à certains détails de la nature, aux sensations du corps, se mêlait à la perception d’ensemble du panorama. Je me sentais entièrement incorporée, intégrée dans le décor.

Ce matin là, l’air était très vif, le ciel bleu pur, et un vent léger transperçait tout. Les feuilles des arbres et l’herbe verte faisaient danser le paysage. Au milieu des herbes hautes, dans un champ de pommiers emplis de fruits rouges, j’étais là, immobile, au milieu de cette beauté à couper le souffle. Subitement, telle une flèche surgie de nulle part, cette pensée est venue : l’urgence de tout aimer. Parce qu’un jour la mort viendra, et alors il sera trop tard. Trop tard pour savourer la joie d’être vivant, pour apprécier la vie si ordinaire…

La mort parfois se rappelle de manière inattendue. Et ce précieux rappel à cette réalité imparable est une chance. La certitude de la mort. Et dans l’ordinaire de chaque jour, apprécier la beauté des choses. Beauté parfois teintée d’une douce tristesse, qui ne s’oppose en rien à la joie.

La méditation, entend-on souvent, permettrait de se calmer … Tout au contraire, de se réveiller !