Réapprendre à vivre autrement

Nous avons tous été témoin, acteur, téléspectateur, parfois même touché, directement, ou indirectement par les attentats qui se sont déroulés en France, en Belgique et dans de nombreux pays ces dernières années. Au-delà de mon propre vécu de ces évènements, je l’ai aussi été par la pratique que j’exerce.

Témoin de la souffrance des personnes victimes de ces attentats, par ces quelques lignes, je voudrai vous livrer l’histoire de Constance dont la vie a été bouleversée par la disparition d’un proche au Bataclan et dont le chemin personnel mérite d’être lu et partagé.

L’histoire de Constance témoigne de la possibilité qui réside en chacun d’entre nous de se réengager dans la vie et, comme elle le dit justement de «réapprendre à vivre avec ce vécu».

J’ai la conviction que chacun porte en soi un potentiel de vie, de créativité qui permet, malgré les séquelles d’un traumatisme, de se reconstruire et de redonner du sens à sa vie.

Mais ce renouveau de vie, ce mouvement qui émerge du gouffre dans lequel une personne peut sombrer ne se produit pas tout seul.

Ce mouvement s’opère grâce à une rencontre, grâce au lien qu’on crée avec l’autre, un thérapeute, qui accompagne la victime dans sa reconstruction. Il est en quelque sorte le tuteur dont la personne a besoin pour traverser sa souffrance et retrouver un élan de vie.

Après l’état de sidération où tout semble irréel, après le sentiment confus que «tout cela n’est jamais arrivé», Constance a eu besoin de restituer son histoire dans une réalité qui est la sienne.

Seule chez elle, elle a entendu le bruit des balles puis de l’explosion provenant de la salle de concert qui se situe à quelques mètres de son appartement. Elle a alors réalisé que son ami assiste au concert au Bataclan ce soir-là.

Face à la soudaineté, à la brutalité et à l’horreur de la situation, Constance est restée figée chez elle, paralysée «dans un corps qui l’emprisonne». «Je n’ai rien fait, je suis restée bloquée chez moi seule».

Dans les jours qui ont suivi l’événement traumatique, des sensations physiques intrusives et répétitives ont resurgi, envahissant sa vie quotidienne.

Des bruits de sirène raisonnaient dans sa tête «comme si elle était encore dans la scène. Les bruits ne venaient pas de dehors, je les entendais à tout moment».

Ces phénomènes de reviviscence ont augmenté l’anxiété de Constance. Celle-ci s’est manifeste par des tremblements, des palpitations et une tension physique permanente.

De nature active et engagée, elle a exprimé au cours de la thérapie un fort sentiment de culpabilité, «j’aurai voulu aller le chercher, franchir les barrières de police» et de honte renforcée par la croyance que si «elle s’était battue, elle aurait pu le sauver».

Je lui ai proposé des séances d’EMDR (désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires) pour l’aider à dépasser ce sentiment de culpabilité et à accepter «qu’il n’y avait rien à faire à son niveau».

Pour cela, je lui ai demandé de se concentrer sur un souvenir particulièrement significatif et en relation avec sa culpabilité.
Constance a revécu la scène et a pu évacuer toute la charge émotionnelle liée au souvenir : la peur, la honte, la colère et la tristesse.

Sa souffrance psychologique, a marqué son corps et se manifestait par une tension dans le ventre et dans les mains.

«Si tu lâches, ça va arriver de nouveau». Pour Constance, «lâcher c’est être vulnérable».

En acceptant d’accueillir ses sensations et d’affronter ses émotions sans les éviter, elle a pu lâcher toutes les tensions qui s’étaient figées en elle : «Ça circule à nouveau, je me sens renaître».

Aujourd’hui, Constance se sent apaisée, elle peut passer à autre chose. Suite à cet événement, sa vie a basculé et plus rien ne semble être comme avant : «ma vie a changé, ce n’est pas grave. Je suis convaincue que je peux tirer quelque chose de positif de ce changement. Je me sens plus forte, plus consciente de ce qu’est la vie».

Constance a quitté un travail pour d’autres projets qui lui conviennent mieux.

Elle n’a plus peur d’avancer vers de nouveaux projets, de vivre mieux, autrement : «Je peux vivre avec ça. J’avance avec une clé maintenant».

Je remercie Constance d’avoir accepté de partager son histoire, ses mots, son vécu.